Deux pages d'interview de Jean Tabary dans un dossier consacré aux auteurs qui s'auto-éditent. On y apprend les raisons qui ont poussé Tabary a publier lui-même ses albums, puis il dévoile quelques uns de ses projets qui - hélas - n'ont finalement jamais vu le jour, comme un album pour les 40 ans d'Iznogoud, qui se serait appelé La genèse d'Iznogoud. Voici l'intégralité de cet entretien.

    Tabary, Jean. A claqué la porte de Dargaud par fidélité à Goscinny. A claqué la porte de Glénat pour 360F. Les grosses boîtes, it's no good pour lui. Inventeur de la formule inédite papa-maman-fifille-et-les-garçons-ont-fait-de-l'édition. Famille, il vous aime...

    M'sieur Tabary, du haut de votre sourire, quarante ans d'« Iznogoud » nous contemplent !

    Hé oui, avec Goscinny nous l'avons créé en 1962. Mais nous travaillions déjà ensemble sur Valentin de Vagabond ! Iznogoud a vu le jour pour Record, un mensuel vendu uniquement dans les patronages et les églises. Un truc confidentiel. Ça a commencé à décoller dans Pilote pendant les années 70. Et puis un jour, René Goscinny et Georges Dargaud se sont fâchés à mort. Il y avait des problèmes au niveau des ventes à l'étranger. Ça représentait des milliards ! Goscinny avait fait rentrer son frère dans la société. C'est lui qui a découvert le pot au roses.

    Qui consistait en quoi ?

    Georges Dargaud prenait un pourcentage sur les ventes à l'étranger, 20 % je crois, pour rétribuer un agent sur place. Or, il n'y avait pas d'argent mais des employés de la boîte, payés au mois ! Il n'y avait donc aucune raison de nous prélever un pourcentage. Je crois avec été le seul à refuser ce système. J'avais alors fais huit Iznogoud chez Dargaud et j'ai refusé de signer, comme Goscinny, un nouveau contrat pour les suivants.

    Comment ça se passait ?

    Tous les six mois, Dargaud me convoquait en présence de Goscinny et le prenait à témoin : « Voyez comme il est têtu ! Il refuse mon contrat ! ». René, qui avait signé pour Astérix avant de se rendre compte qu'il avait fait une connerie, répétait toujours la même chose : « Je signerai pour Iznogoud quand Tabary signera ». On a fait ainsi, jusqu'à sa mort, quatre albums sans contrat !

    Goscinny disparait le 5 novembre 1977...

    Avant d'avoir réalisé son rêve, créer une société d'édition avec Uderzo pour Astérix (Uderzo le fera seul) et une avec moi pour Iznogoud qui, à l'époque, vendait entre 10 000 et 15 000. J'ai tenu à respecter ses dernières volontés. Mais je n'étais pas fâché avec Dargaud, moi, même s'il y avait litige entre lui, éditeur, et moi, auteur ! Il me téléphonait souvent, m'envoyait des hommes à lui pour que je revienne. Son frère m'a téléphoné une nuit entière pour tenter de me convaincre. Mais j'ai tenu bon. Et ma femme et moi avons décidé de nous lancer dans l'édition.

    Avec quel matériel ?

    Comme je ne pouvais pas encore m'éditer, j'ai proposé à Georges Dargaud de lui laisser l'exploitation des quatre Iznogoud en échange des films des albums de Totoche et Valentin. Dargaud aurait pu me coincer, il ne l'a pas fait. Avec ma femme et un copain étudiant en médecine, on a sorti un mensuel de 128 pages, Les Vacheries de Corinne à Jeannot. Quatorze numéros faits à trois ! Nous étions fous ! Nous avons quitté Paris pour la Charente-Maritime. On vendait 20 000, mais il a fallu arrêter. Côté affaires, nous n'étions pas encore au point... Du coup, je n'avais plus rien. En 1979, j'ai ressort Les cauchemars d'Iznogoud, qui regroupait toutes les bandes d'actualité faites avec Goscinny.

    Vous pouviez vivre avec ce que vous rapportaient les albums chez Dargaud ?

    Non, justement ! C'est pourquoi, en 1980, j'ai accepté la proposition d'Henri Filippini et fait L'enfance d'Iznogoud pour Glénat. L'histoire est passée dans Circus, le magazine maison, et l'album s'est très bien vendu. Si bien que je devais faire Iznogoud et les femmes pour eux. C'est là qu'on s'est fâché pour 360F.

    Bigre...

    Voilà l'histoire. Pour une dédicace, je montre à Paris avec ma femme et ma fille, Muriel. Au retour, j'envoie ma note de frais. Elle me revient amputée de 360F, la part de ma fille ! La comptabilité ne voulait pas en démordre. Comme je n'avais signé un contrat que pour L'enfance d'Iznogoud, j'ai appelé Filippini pour lui dire : « Désolé, mais si vous me faites ça sans avoir de contrat, qu'est-ce que ça va être quand je serai sous contrat ! ». Jacques Glénat m'a rappelé mais c'était trop tard. J'ai réactivé ma société pour sortir moi-même Iznogoud et les femmes.

    Qui travaillait dans cette société ?

    Ma femme, ma fille et mon fils aîné. Quand on faisait le magazine, Muriel, en revenant de l'école - elle avait 13 ans - tapait les textes que j'avais écrits et les mettait en page en me lançant parfois : « Papa, là il y a trop de mots, tu en enlève » ! En réponse à nos concours, on recevait un courrier fabuleux. La Poste nous prêtait un sac pour le ramener ! On renversait tout par terre dans la salle à mange et Nicolas, 11 ans, triait les bons dessinateurs des mauvais ! Plus tard, il a monté une petite société de publicité mais a toujours travaillé pour moi. C'est lui qui a fait pratiquement la couleur de tous les albums. Dès 1984, ils ont été payés ! Stéphane, mon cadet, a écrit un livre avec Nicolas et, ensemble, il vont faire un nouvel Iznogoud ! Stéphane au scénario, Nicolas au dessin. C'est pas beau ça ? Il sortira avant mon prochain dans lequel on verra Iznogoud remonter littéralement le long de l'arbre généalogique du Vizir.

    On reprend ?

    Donc, en 81, je quitte Glénat à cause d'une facture de 360F. Nous sortons Iznogoud et les femmes qui rester une de nos meilleures ventes. Premier tirage, 50 000, distribués par Les Presses de la Cité. On vend bien, on fait des ronds, ce qui nous permet de nous structurer. Mais entre nous, la famille, uniquement la famille. Muriel fait le service de presse, la promotion. Je sors un Iznogoud tous les deux, trois ans, quelques Totoche. C'est cool, tranquille. Avec beaucoup de salons, de dédicaces (la queue tout le temps, chacune me prenait 60 secondes, mes enfants me chronomètrent !). Jusqu'à ce qu'on décide (rires) de se faire distributeur ! Une folie ! Ma femme dit que je suis fou.

    Pourquoi ce virage ?

    Les Presses de la Cité étaient à mon avis une bonne maison pour les nouveautés, mais elles ne faisaient pas les réassorts. C'est pour cela que je les ai quittés. Stéphane et Nicolas sont donc partis sur les routes avec leurs bagnoles remplies de livres. Ils ont ainsi vendu 25 000 albums de la nouveauté en quelques mois ! Plus que Les Presses ! Avec ma femme, on a ouvert un dépôt à Montparnasse d'où on envoyait les réassorts ! Et les défraîchis allaient chez les soldeurs. Nous vendions bien sans, hélas, avoir assez de titres pour couvrir les frais des deux frères. Les cauchemars d'Iznogoud, Iznogoud et les femmes, Le complice d'Iznogoud et enfin L'anniversaire d'Iznogoud, c'était trop juste. Dommage.

    Vous êtes retourné aux Presses ?

    Pas question. Fallait la jouer finaud. Entre-temps, Dargaud avait vendu sa maison. J'ai vu le nouveau responsable à qui j'ai proposé un marché : il me donnait les droits des quatre Iznogoud qu'il avait sans contrat, en échange Dargaud récupérait la distribution de l'ensemble des Iznogoud. Il a accepté ! Mon fond s'agrandissait.

    Et les huit premiers ?

    Là, c'était sans espoir. Ils ont un contrat et ne le lâcheront pas. Mais il restait L'enfance d'Iznogoud que Glénat n'exploitait plus. Je l'ai racheté et réédité immédiatement. Le premier tirage m'a remboursé son prix d'achat.

    Bon commerçant, le père Tabary...

    Ça marche bien. Depuis trois, quatre ans, nous rééditons régulièrement mes autres anciennes séries.

    Que du vieux ?

    Et alors ? Tintin c'est pas un vieux machin ? Et Lagaffe ? Le gag de vieillit pas. Blake et Mortimer, ça oui, à mon avis, ça a pris un sacré coup de vieux, mais pas le gag ! La mécanique d'un Valentin, d'un Totoche, ne peut pas se démoder. Rabbi Jacob, à chaque passage, reste la plus grosse audience télé ! Le comique est indémodable. Je suis heureux de ressortir Totoche Band, fait dans les années 60, à l'époque des yéyé.

    Mais pas de nouveauté ?

    A part Iznogoud, non. Pas la peine, le onzième Totoche va sortir, j'ai de quoi en faire vingt ! A partir de 2003, je sortirai Richard et Charlie, ma première histoire. Dix albums prévus ! On vient de sortir l'intégrale Grabadu, 80 pages ! C'est un plaisir de le voir reprendre vie.

    Comment travaillez-vous en famille ?

    On se réunit tous les matins à 10h autour d'un café et on discute. C'est comme ça qu'on a trouvé l'idée pour les quarante ans d'Iznogoud : on va sortir, redessinées, ses deux premières histoires faites pour Record, accompagnées des scénarios dactylographiés de Goscinny. Ça s'appellera La genèse d'Iznogoud. Dans les bacs en mai.

    Combien vendez-vous d'albums ?

    50 000 Iznogoud à la nouveauté. On vient de réimprimer six titres à 5000 chacun. Les autres entre 5 et 7000. Nous vendons beaucoup par correspondance.

    Qui lit Tabary ?

    Ceux qui l'ont lu dans leur jeunesse, qui découvre que ça fonctionne encore et l'offrent à leurs enfants. Celui qui achète un Tabary, en achètera toujours plusieurs...

    Côté sous, vous n'avez jamais eu de sueurs froides ?

    Notre force est de n'avoir jamais fait aucun emprunt. Ma femme a résumé notre politique en une phrase très simple : « Moi, je veux dormir la nuit ! ». Ça ne paraît rien, mais c'est vachement symbolique ! Vaut vieux rester une petite maison d'édition plutôt que de prendre le risque de devenir une grande et de se casser la gueule. Quand on a des sous, on investit. Quand on en a moins, on attend !

    Votre rêve ?

    Je gagne ma vie honnêtement, mais je sais aujourd'hui qu'Iznogoud n'est pas Astérix et que je ne serai jamais riche. Mais je fais ce qui me plait, entouré des miens. Que demander de plus ? Qu'Iznogoud continue après moi. Ça, j'y tiens. Et contempler, un jour, la totalité de mon fond réédité. Ça fera soixante-quinze albums bien alignés. Pas mal, non ?

Propos recueillis par Jean-Pierre Fuéri

© ÉDITIONS TABARY