Toi qui te dis paresseux, ne souffres-tu pas de ta collaboration hebdomadaire au "Journal du Dimanche" qui t'oblige à livrer ta bande d'Iznogoud dans des délais bien précis ?

    Au contraire ! Je souffre de ne plus avoir que ça à livrer dans des délais très précis. C'est parce que je n'ai plus cette obligation que je travaille moins ! Cette bande hebdomadaire c'est ce que fais avec le plus de plaisir. Pourtant, parfois, elle me contraint à travailler jusqu'à une heure du matin - parfois même il a fallu certains en dernière minute. Si j'étais obligé, je pourrais travailler une nuit entière comme je l'ai fais si souvent - mais pour cela il faut se sentir indispensable (même si on sais que ce n'est pas vrai, car sur l'instant, c'est vrai !). Ce contact très particulier avec les rédacteurs a complètement disparu.

    Tu le regrettes ?

    Évidemment, l'histoire à suivre imposait des contacts très étroits avec la rédaction et le lecteur, et le suspense, si suspense il y avait. Il n'était pas le même pour la rédaction que pour le lecteur. Il attendent tous les deux la suite, mais pas pour les mêmes raisons : Ha ! Ha ! Ha ! Le lecteur voulait savoir ce qui allait se passer, la rédaction voulait savoir si elle pourrait boucler le journal dans les temps. A présent avec les histoires complètes, si le gars n'a pas livré dans le délai prévu son épisode est remplacé par un autre, peu importe si celui-ci est de moins bonne qualité, les délais sont respectés, c'est devenu le plus important. Aujourd'hui les rédacteurs ne risquent plus d'infarctus !

    C'est tout à fait mon avis. Donc, pour toi qui es avant tout un raconteur d'histoires, le récit complet est une voie sans issue ? Tu penses que l'on reviendra tôt ou tard à l'histoire à suivre ?

    Imagine un instant que toutes les maisons d'éditions littéraires demandent tout à coup, et en même temps à tous leurs auteurs d'abandonner le roman et de ne faire que de la nouvelle - le résultat d'une telle politique est facile à deviner, surtout lorsqu'on sait avec certitude que la nouvelle ne se vend pas !

    Or, c'est exactement ce qu'ont fait en même temps tous les éditeurs de bandes dessinées. […] Les éditeurs affirment : "Les lecteurs préfèrent les histoires complètes, tous les sondages le prouvent !", c'est vrai ! Mais on ne nous précise pas la longueur de l'histoire complète... Un album de 44 planches est une histoire complète ! Voilà les histoires complètes que préfèrent les lecteurs et non des histoires de 7 à 10 pages. La preuve, c'est que lorsque l'on réunit des histoires courtes en album, celui-ci plaît moins. Pour Iznogoud, c'est très différent, il a été conçu dès le début dans cette formule et à mon avis ces épisodes en huit ou dix pages lui conviennent parfaitement, ça n'empêche que le service commercial prétend qu'une grande histoire de 44 pages plairait mieux. J'ai fais de courtes histoires de Totoche, c'est moins bon, pareil pour les épisodes de Valentin publiés dans le mensuel Lucky Luke. Enfin, essayez d'imaginer « Astérix » en épisodes de sept pages ! […]

    Le héros classique ne réunissant que des qualités perdra rapidement de son intérêt s'il n'est pas entouré de personnages secondaires très élaborés, nombreux, avec des caractères très différents. Or les faire connaître, les faire évoluer, les rendre crédibles enfin pour tout cela, il faut de la place. En sept pages ce n'est pas possible ! Le lecteur est lésé ! Il ne se rend pas compte sur le coup, mais petit à petit il se détache de la série jusqu'à l'abandonner et l'éditeur ne se sentira responsable de rien, il pensera que le personnage est usé et il l'abandonnera lui aussi. J'ai fait de très longues histoires de Totoche où les personnages secondaires avaient presque plus d'importance que le héros.

Propos recueillis par Henri Filippini

© ÉDITIONS TABARY