« Nous allons faire une histoire de détectives », avais-je dis à Tabary. Et puis, avec toute cette logique rigoureuse et cette suite dans les idées qui caractérisent la plupart de ceux qui font ce métier, je lui ai proposé Iznogoud, le répugnant grand vizir qui veut devenir calife à la place du bon, de l'excellent calife Haroun El Poussah.

    Jean Tabary est non seulement un ami, mais c'est aussi un dessinateur comme je les aime : d'abord, il a de la personnalité, de l'enthousiasme, bref, du talent ; ensuite, il rit quand il lit mes scénarios, ce qui est, avouons-le, bien agréable et encourageant.

    La particularité essentielle d'Iznogoud, c'est qu'il est absolument méchant. Il n'a que des mauvais sentiments, d'abominables penchants. Tant de constance et de perfection dans l'ignoble atteint à la candeur, au point assez curieusement, de le rendre sympathique au lecteur. Il nous arrive souvent, d'ailleurs, de recevoir des lettres où l'on nous demande que les infâmes machinations du grand vizir soient enfin couronnées de succès. C'est, je crois, un cas unique chez un personnage de bande dessinée. Tabary a crée et est entré de plain-pied dans un univers de folie, avec un brio qui n'appartient qu'à lui. Il a évité soigneusement de se documenter ; il a tout inventé : les costumes, les décors, et il a réussi à présenter un monde des Mille et Unes Nuits plus vrai que nature. Tous les personnages sont déments, minables et ne vivent que dans le paroxysme le plus total. Il s'agit d'un monde où un banquet somptueux se compose d'un hors-d'oeuvre, de poulet (l'aile ou la cuisse), de fromage ou dessert, et d'un petit carafon de vin rouge ; un monde où il est normal pour un cantonnier de s'appeler : Bêtcépouhr Lahvi.

    Et quand Jean Tabary me téléphone pour m'annoncer qu'il vient d'achever une histoire d'Iznogoud, il y a tant d'enfance ravie, que je me dis que le grand vizir, le bon calife, et moi, nous avons bien de la chance de le connaître.

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