Tabary est un réaliste.

    Toute son oeuvre en témoigne et la conviction s'en renforce encore quand on le connaît dans la vie.

    Curieuse manie en effet que celle qui consiste, chez les observateurs et les critiques, à ranger les auteurs de bandes dessinées dans la catégorie "sérieuse" quand leurs personnages présentent des physiques proches de la réalité et dans la catégorie des "farfelus" si les bonhommes dessinés ont le nez trop gros ou trop pointu.

    C'est se laisser berner par les apparences et ne pas voir plus loin que le nez (dessiné) en question.

    Il y a souvent plus d'observation de la vie réelle chez un comique que sous la plume - ou le pinceau - d'un auteur d'aventures. Le détective ou le cow-boy qui, dans certaines bandes dessinées prétendument non-humoristiques, se tire indemne d'averses de projectiles, de dégringolades au fond de précipices et d'accidents de cheval ou de voiture, est beaucoup moins réaliste que Jeannot victime de la diabolique Corinne.

    A ce sport-là, Jean Tabary est imbattable.

    Je me souviens d'un passage révélateur, dans une de ses anciennes histoires. Cherchant à construire une voiture de course, des gamins rassemblent des pièces disparates. L'un d'eux a trouvé une roue, il la pousse vers le garage à la manière d'un cerceau. La roue lui échappe dans une pente, elle part toute seule à l'aventure, et dépasse une petite voiture. Le conducteur, terrorisé, voyant cette roue le dépassant, est aussitôt persuadé que c'est lui qui vient de la perdre. Hagard, il se cramponne à son volant, exécute de terribles embardées, zigzague effroyablement et finit contre un platane, heureux et triomphant de s'en tirer à si bon compte... alors que sa voiture n'a jamais cessé d'être normale.

    Ce gag n'est pas absurde. Il s'appuie simplement, comme mille autres passages chez Tabary, sur une profonde connaissance de la psychologie humaine : il y a vraiment beaucoup de conducteurs qui eussent, ne fut-ce que quelques secondes, réagi comme le bonhomme qui croit avoir perdu sa roue. C'est du réalisme.

© ÉDITIONS TABARY