Lire hors-série

    Le magazine Lire publie régulièrement des hors-séries consacrés à des auteurs ou des héros de BD. Un numéro spécial consacré à René Goscinny  est paru fin 2007, contenant de nombreux entretiens, dont le dernier en date avec Jean Tabary. Il y parle bien entendu du scénariste d'Iznogoud, mais également des projets autour d'Iznogoud.

    Dans quelles conditions en êtes-vous venu à créer Iznogoud avec René Goscinny ?

    Nous avions envie de travailler ensemble, il fallait créer quelque chose de nouveau. Alors que je planchais sur la création d'un personnage style policier, Goscinny m'appelle et me parle d'un calife, d'un vizir, d'une série dont le décor serait l'Orient !

    Lequel d'entre vous a eu l'idée du nom ?

    C'est lui qui l'a imaginé à partir d'un personnage présent dans les pages du Petit Nicolas. Ce personnage racontait qu'en Orient, un vizir voulait être calife à la place du calife... Iznogoud est né, charge à moi de lui donner vie en images et de créer les personnages secondaires et l'univers oriental qu'il a fallu imaginer sans le connaître et sans me documenter !

    Pourquoi Goscinny a-t-il cessé de travailler à Valentin le Vagabond ?

    Il était débordé de boulot et a rapidement décidé de me laisser poursuivre seul ce personnage.

    Comment avez-vous fonctionné dans votre travail avec Goscinny ? Cherchiez-vous les idées ensemble ?

    Il m'envoyait directement ses scénarios finis. Quand je les recevais, je les lisais et je l'appelais pour en reparler, l'occasion de rire de nos propres gags et d'en imaginer de prochains !

    Selon vous, que cherchait-il à exprimer à travers les scénarios et les dialogues d'Iznogoud ?

    Goscinny ne cherchait pas à transmettre de message en particulier, du moins pas de façon consciente. Il se défoulait surtout en se laissant aller à un exercice qu'il adorait : les calembours.

    Y voyait-il une satire de la société en général, de la politique en particulier ?

    Il était plutôt surpris par la façon dont les lecteurs interprétaient parfois certaines situations, tout n'était pas prévu et calculé ! Néanmoins, il aimait bien les anachronismes entre le monde magique des Mille et Une Nuits et notre société moderne.

    Vous est-il arriver de refuser des idées de Goscinny, dialogues ou situations ?

    Jamais. C'était tellement bien écrit, la mécanique du gag si bien huilée que tout fonctionnait de façon impeccable. Rien à rogner, rien à ajouter.

    Comment se comportait-il au quotidien ? Était-il aussi timide et drôle qu'on le dit ?

    René était très drôle, très fin, avec beaucoup d'esprit et d'un contact extrêmement agréable. Je ne le connaissais absolument pas timide ! Au contraire, très à l'aise dans un univers pourtant parfois difficile.

    Vous faisait-il des blagues, comme il en faisait à d'autres dessinateurs ?

    Je n'ai pas de souvenir de René blagueur. De l'humour, du professionnalisme, mais blagueur non, pas avec moi.

    Avez-vous des souvenirs d'anecdotes amusantes vécues avec lui ou dont vous auraient parlé des personnes de son entourage ?

    Pas en particulier. Vous savez, nous étions très complices dans le travail mais pas très intimes dans la vie. Les moments passés ensemble étaient toujours de bons moments.

    Est-il vrai que Goscinny vous avait menacé de ne pas venir à votre mariage si vous n'aviez pas livré à temps vos planches pour Pilote ?

    A l'époque, j'étais moi aussi débordé de boulot ! Entre Totoche, Corinne et Jeannot, Grabadu et Gabaliouchtou, et bien sûr Iznogoud, j'étais très souvent en retard. Je vous confirme quand même que Goscinny était bien présent à mon mariage... Et mes planches ont été livrées à Pilote en temps et en heure !

    Vous souvenez-vous quand et dans quelles circonstances est né le fameux leitmotiv : « Je veux être calife à la place du calife » ?

    Cette phrase est née en même temps que la série, elle a pris toute l'importance qu'on lui connaît aujourd'hui car elle illustre l'esprit d'Iznogoud et qu'elle est régulièrement reprise par les médias et la classe politique. N'y a-t-il pas en chacun de nous un Iznogoud qui sommeille ?

    Quelle est votre situation préférée dans les aventures d'Iznogoud écrites par Goscinny ?

    Il y en a tellement, que j'aurais bien du mal à n'en choisir qu'une !

    Comment se documentait-il sur l'époque d'Iznogoud ?

    Aucun de nous ne s'est jamais documenté sur Iznogoud et l'univers oriental de la série. Tout est imaginaire... Même les dessins, qui pourtant sont régulièrement utilisés comme référence ! Nous n'avons jamais défini vraiment la période à laquelle se déroulent ces aventures. L'époque des Mille et Une Nuits...

    Vous avez déclaré un jour que, selon vous, Goscinny aurait voulu être écrivain. Vous l'avait-il dit ? aurait-il pu écrire des romans ?

    Oui, absolument. Je pense sincèrement qu'il en avait l'étoffe et le talent mais malheureusement nous ne le saurons jamais !

    Après sa disparition, avez-vous songé à prendre un autre scénariste pour le remplacer ?

    Non, j'étais déjà scénariste bien avant de rencontrer Goscinny, et je vivais de ma plume avec mes propres séries. Cela m'a semblé évident de poursuivre la série en assurant texte et dessin, d'autant que je me sens raconteur d'histoires avant même d'être dessinateur !

    Que pensez-vous de la caricature de Nicolas Sarkozy en Iznogoud, par Plantu ? Avez-vous eu des échos de ce qu'en pensait notre actuel Président ?

    Facile ! L'association était tellement évidente, il a dessiné tout haut ce que tout le monde imaginait tout bas ! Sauf que Sarkozy, lui, il a réussi ! Je n'ai pas eu d'échos, mais je suppose qu'il doit sourire de ceux qui l'ont traité d'Iznogoud !

    Et vous, quel sort réservez-vous au vizir Iznogoud ?

    Iznogoud, lui, va devoir tenter une énième fois de devenir calife dans les pages d'un prochain album original actuellement en préparation, à paraître courant 2008. Pour ce nouveau tome, ce sont mes enfants qui reprennent le flambeau. Suite à des problèmes de santé et à la disparition de ma femme, j'ai décidé, pour le moment, de me retirer. J'ai tellement produit en cinquante ans de carrière, j'ai bien mérité un peu de repos. Place aux jeunes ! Nicolas dessine actuellement sur un scénario écrit par Muriel et Stéphane, Anne Goscinny en signera la préface. Mes enfants m'ont raconté l'histoire, Nicolas me montre ses planches... J'ai hâte d'avoir l'album entre les mains !

Crayonné de la prochaine aventure d'Iznogoud. Dessins de Nicolas Tabary.

Propos recueillis par Tristan Savin, avec la complicité de Muriel Tabary-Dumas

© ÉDITIONS TABARY